11/ La Belgique et l’indépendance du Congo

L’immédiat après-guerre

Des mesures à caractère social et culturel

Après 1945, le statut de l’élite congolaise urbaine va être au centre des préoccupations de Belges qui estimaient des réformes nécessaires. Ceux-ci ne vont cependant pas pouvoir tomber d’accord sur un plan cohérent.

A défaut de la reconnaissance de droits politiques ou de la création d’un nouveau statut, l’administration coloniale va adopter une série de mesures partielles à caractère social ou culturel.

Des cercles d’ “évolués” {Catégorie créée par le colonisateur et qui désigne les Congolais “instruits et éduqués” selon les standards européens. Ils appartiennent à la classe moyenne} vont être créés dans les principaux centres urbains, un embryon de presse congolaise va voir le jour (La Voix des Congolais), des associations culturelles ou sociales congolaises vont être autorisées et soutenues. En février 1946, le premier “syndicat pour travailleurs indigènes congolais spécialisés” va voir le jour. Il va connaître un essor rapide. Enfin, le 1/7/1947 va être créé un “Fonds du bien-être indigène“, destiné à “concourir au développement matériel et moral de la société indigène”.

Ces mesures vont trancher suffisamment par rapport au système antérieur pour accréditer auprès d’une partie de l’élite congolaise l’idée que le pouvoir colonial est ouvert à ses aspirations et prêt à satisfaire ses revendications.

Renforcement de l’appareil colonial et essor économique

Parallèlement à cette libéralisation relative, l’appareil colonial va se renforcer. On va augmenter le nombre des cadres de l’administration coloniale ainsi que les exigences de compétences à l’égard des fonctionnaires coloniaux. Les effectifs européens dans la “force publique” vont passer de 329 (en 1936) à 521 (en 1946). Les autres composantes du système colonial (dont les entreprises et les missions religieuses) vont se renforcer également par l’apport de candidats que les 4 années de guerre avaient bloqués en Europe.

A partir de l’essor économique de 1949 (qui perdura jusqu’en 1956), les préoccupations de rendement économique et d’efficacité administrative vont prendre le pas sur le souci d’une démocratisation des institutions de base et d’une participation des Congolais aux responsabilités politiques et administratives. L’administration coloniale qui s’était renouvelée et renforcée après la guerre va préférer faire appel à ses propres cadres pour organiser le développement de l’économie et de l’infrastructure ainsi que pour administrer les populations qui s’aggloméraient rapidement autour des pôles de développement économique et urbain.

Cette expansion économique va favoriser un mouvement de transformation générale de la société qui va affecter particulièrement la démographie {L’accroissement annuel de la population passa de 1% en 1945 à 1,9% en 1952 et 2,3% en 1957. En 1957, 40% de la population avait moins de 15 ans}, la formation des agglomérations urbaines {La population urbaine doubla de 1949 à 1958} et la dissolution des structures rurales {Dès 1956, 22% de la population vivait hors du milieu coutumier dans des centres de plus de 2000 habitants. Les milieux ruraux, et la société traditionnelle en général, vont connaître une crise profonde. Les autorités coutumières (dont le prestige avait déjà été fortement miné par le colonisateur) vont être rejetées par la nouvelle élite “détribalisée” des villes et contestées par celle-ci, même à l’intérieur de leurs fiefs traditionnels}, le niveau de l’instruction primaire et professionnelle et le volume de la main d’œuvre salariée.

En effet, alors que pendant longtemps, les bénéficiaires d’une véritable transformation du niveau de vie ne vont être qu’une minorité {La majorité des indigènes, surtout en brousse, vivent dans une grande pauvreté}, les choses vont commencer à changer à partir de 1947-48, période au cours de laquelle on va voir le cercle de ceux-ci s’élargir considérablement, même si l’écart entre ruraux et citadins ne va pas, pour autant, être comblé {Les ruraux représentaient environ 3/4 de la population à l’époque mais ne disposaient que de 28% du revenu national}, ni celui d’ailleurs, existant entre Africains (en ce y compris les “évolués“) Le début des années 1950

Extension de la scolarisation

La scolarisation va connaître une extension très rapide à partir de 1949Il s’agit là d’une attitude qui n’est pas très éloignée de celle de la bourgeoisie à l’égard des classes populaires dans l’Europe occidentale du milieu du 19e siècle. C’est l’idée qu’il faut une religion pour le peuple, que pour des gens simples, il faut une morale simple. Et dans ce cadre, quoi de mieux que des préceptes simples de la morale religieuse: “tu feras ceci, tu ne feras pas cela…” . Religion et morale, ainsi unies, constituaient en même temps le meilleur rempart contre le désordre social.
Ainsi, toutes ces idées appliquées au 19ième siècle aux classes populaires d’Europe ont été transposées par la suite, en gros, aux indigènes du Congo. Stengers (J), Congo, mythes et réalités, éd. Racine, 2005, p.208-211 et 259
Note de la rédaction: Par ailleurs, on peut également faire le rapprochement avec la place réservée aux filles dans l’enseignement dans la première moitié du 19e siècle. En effet, la société de cette époque se préoccupe peu du niveau d’instruction des filles, qui n’ont accès qu’à un enseignement sommaire basé sur des connaissances rudimentaires et les arts ménagers. Le programme de la plupart des écoles pour filles se limite au catéchisme, à la lecture, au calcul et aux “arts d’agrément” (la broderie, la couture, la musique, la danse et la peinture). Il est dispensé dans des pensionnats ou des écoles privées majoritairement aux mains des congrégations religieuses. En effet, jusqu’en 1864, il n’existait pas d’enseignement secondaire officiel pour les fillesLe milieu des années 1950

Apparition du nationalisme congolais

Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1950 que l’on va voir un nationalisme exprimé ouvertement au Congo. Avant cela, les griefs des Africains n’avaient trait qu’à leur statut à l’intérieur même du système. Jusque-là, en effet, presque toute l’élite se serait satisfaite d’obtenir, du moins temporairement, dans le cadre même du régime colonial, l’égalité de traitement pour les Noirs “évolués” et les Blancs. Ses griefs se situaient donc surtout sur le plan des “relations humaines NB: ce plan ne parle nullement d’indépendance. Il évoque, au contraire, “l’espoir qui vit dans nos coeur: voir la Belgique de nos enfants, de nos petits enfants unie au Congo et au Ruanda-Urundi”. Par contre, ce qui est tout à fait neuf, c’est le plaidoyer en faveur d’une planification politique. J. Van Bilsen imagine aboutir, au bout de 30 ans, à une union fédérale belgo-congolaiseLa fin des années 1950

Lors des premières élections communales consenties par l’autorité coloniale, en décembre 1957, les premiers élus et les premiers bourgmestres vont être des hommes qui avaient une origine ethnique caractérisée mais aussi des liens avec d’anciennes associations tribales et qui ne se référaient en rien aux partis de la métropole.

La seule organisation politique réellement efficace lors de ces élections de 1957 va être l’Abako {Young (C), Introduction à la politique congolaise, éd. Universitaires du Congo, 1968, p.153}, l’organisation des Bakongo (qui n’était pas encore officiellement un parti) de J. Kasa-Vubu.

De façon générale, le nationalisme congolais ne va pas s’épanouir en se donnant un programme qui embrasse tous les aspects de la vie du pays (en abordant les problèmes d’administration, les problèmes sociaux, les questions économiques). Il reste étroitement lié aux revendications purement politiques, à l’émancipation, à l’indépendance. Par ailleurs, ce sont essentiellement, au départ, des “évolués” qui vont être gagnés par l’esprit nationaliste. Le reste de la population ne sera touché que dans un second temps. En outre, parmi les “évolués“, il y a de grosses différences d’attitudes. L’excitation politique se développe surtout dans les milieux des “clercs

La constitution d’un groupe de travail chargé de formuler un plan de décolonisation

D’autre part, ce sera la constitution d’un groupe de travail chargé de formuler un plan de décolonisation

Le 13 janvier 1959, le Roi va reconnaître le droit des Congolais à l’indépendance ainsi que la nécessité d’une évolution rapide “mais sans précipitation inconsidérée (et en ne précisant pas de date). Au vu du discours du Souverain, on se rend compte que le processus d’émancipation était envisagé comme étant quelque chose de longue haleine, nécessitant un délai long. Ainsi, décrivant les préalables à l’indépendance, le Roi déclarait: “L’indépendance ne se conçoit que moyennant: des institutions solides et bien équilibrées, des cadres administratifs expérimentés, une organisation sociale, économique et financière, bien assise, aux mains de techniciens éprouvés, une formation intellectuelle et morale de la population sans laquelle un régime démocratique n’est que dérision, duperie et tyrannie” Les années 1960

La conférence dite de la “Table-ronde”

Au mois de janvier 1960 va s’ouvrir à Bruxelles la conférence belgo-congolaise de la table-ronde chargée de discuter la question des futures institutions du Congo.

Un front commun congolais pour la conquête de l’indépendance

Elle va réunir du côté congolais, plusieurs dizaines de délégués représentant les partis politiques et les chefs coutumiers et du côté belge, les ministres concernés ainsi que 10 parlementaires désignés par les groupes politiques. Les Congolais vont venir à Bruxelles avec la ferme détermination de conquérir leur indépendance immédiate NB: le fédéralisme défendu par l’Abako (Bas-Congo) va être très différent du fédéralisme katangais de la Conakat. Il supposait une forme de gouvernement qui garantirait aux Kongo leur autonomie culturelle. Considérant que leur “pays” était plus développé que les autres régions, leur indépendance n’avait pas à dépendre, selon eux, du développement des tribus voisines. Par contre, ils ne voyaient aucun intérêt à l’aspect économique du fédéralisme. Pour eux, l’unité économique du pays était souhaitable. Toutefois, les 2 fédéralismes vont se rejoindre sur leur manque de précision quant aux détails pratiques (répartition des pouvoirs en matière d’impôts, de police, de recrutement et de direction de l’administration, de la délimitation des provinces…)

La constitution du premier gouvernement congolais

Du 11 au 25 mai 1960, des élections législatives et provinciales vont avoir lieu au Congo. Ces élections vont se dérouler dans une ambiance très lourde (tensions politico-ethniques…). Différentes tentatives (fortement encouragées par les milieux coloniaux) vont avoir lieu en vue de sceller une coalition anti-Lumumba, mais elles vont échouer. C’est le Mouvement National Congolais (MNC) de Lumumba qui va sortir vainqueur des élections. Le MNC va remporter à la Chambre 41 sièges

Celui du Premier ministre P. Lumumba se situait, lui, clairement dans la logique nationaliste :

(…) cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais (…) ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste (…). Cette lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers (…) car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. (…). Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un Noir on disait tu (…) parce que le vous honorable était réservé aux seuls Blancs! Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres (…); qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas ni dans les restaurants (…). Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ! (…) Vive l’indépendance et l’unité africaine. Vive le Congo indépendant et souverain !

Une vague de contestations

La révolte de la force publique

Au début de juillet 1960, des militaires déçus de la force publique (qui est toujours dirigée par un général belge, E. Janssens, bien décidé à prouver aux soldats congolais que l’indépendance n’a rien changé, en pratique) vont jouer un rôle d’entraînement dans une sorte de contestation du gouvernement Lumumba qui va dégénérer en violence à l’égard des Européens (accusés de complots contre le nouvel Etat par la radio de Léopoldville). Pour tenter de reprendre l’affaire en mains, Lumumba va croire habile de ne pas sévir contre les militaires qui agissaient sans ordre et se livraient à des actes condamnables.

Le 14 juillet, Lumumba et Kasa-Vubu vont demander à l’Union soviétique de tenir la situation à l’œil

La destitution et la mort de Lumumba

Le 5 septembre, le président Kasa-Vubu va donner lecture de l’ordonnance par laquelle il révoque le Premier ministre Lumumba {CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS DE BELGIQUE, ENQUÊTE PARLEMENTAIRE visant à déterminer les circonstances exactes de l.assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, RAPPORT FAIT AU NOM DE LA COMMISSION D.ENQUÊTE PAR MM. Daniel BACQUELAINE ET Ferdy WILLEMS ET MME Marie-Thérèse COENEN, 16 novembre 2001}, on peut notamment lire:

(…) Dès le début de la crise, qui a surpris le gouvernement belge, il est clair que l’on va assister à une rupture fondamentale entre Lumumba et le gouvernement belge et que, petit à petit, non seulement le gouvernement belge, mais aussi d’autres gouvernements{Young (C), Introduction à la politique congolaise, éd. Universitaires du Congo, 1968, p. 178-190 et 219}.

Adoula et Tshombe ne vont pas parvenir à un accord et, en fin de compte, c’est l’ONU qui va mettre fin à la sécession katangaise par son intervention armée qui va avoir lieu du 28/12/1962 au 17/1/1963 {Young (C), Introduction à la politique congolaise, éd. Universitaires du Congo, 1968, p. 270}.

A la même époque, Mobutu va veiller à renforcer sa position. Ainsi, au cours de l’année 1963, il va pratiquer un système de rotation des officiers et retirer des postes de commandes ceux qui ne manifestent pas suffisamment d’enthousiasme à son égard. Les postes-clés vont ainsi être distribués aux officiers dont la loyauté à l’égard de Mobutu ne fait pas de doute

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.